Université du Québec à Montréal | École des médias

CRISES À L'ÈRE de l'économie numérique

Les crises qui s’accumulent ces temps-ci sont sous-tendues d’une (ou de plusieurs) crises majeures dont la crise climatique et la crise affectant la biodiversité sont parmi les plus sérieuses.

L’économie numérique est l’un des éléments qui entrent inévitablement en ligne de compte lorsqu’on s’intéresse à ces crises : d’une part, le combat pour convaincre et encourager l’action contre les aspects qui accélèrent ces crises s’ajoute à tous les combats menés actuellement pour défendre les faits et «la science» face aux négationnistes et aux propagandistes ; d’une autre part, telle qu’elle se déploie, l’économie numérique semble de plus en plus portée à accroître l’accélération de la crise en raison des ressources considérables qu’impliquent les modèles de développement technologiques adoptés internationalement…  

« Dématérialisation, virtualisation, cloud, information, réseaux, données, simulation, avatars, réalité virtuelle, smartgrids, e-objets, courriels… sont autant de termes empruntés au champ lexical de l’informatique. Clairement, ces mots teintés d’intelligence nous éloignent de la réalité physique, tangible, mobilisant des ressources, quant à elles, bien réelles et générant des polluants définitivement non virtuels. Pourtant, les estimations de consommation d’électricité des technologies de l’information et de la communication (TICs), dans leur ensemble, sont de l’ordre de 10 % de la consommation totale, aujourd’hui, au niveau mondial. »

L’empreinte écologique d’un produit ou d’un service numérique ne se limite pas aux questions énergétiques et aux impacts climatiques pendant sa phase d’usage :

  • L’utilisation de métaux, dont un grand nombre de métaux rares, dont l’extraction est particulièrement polluante et qui repose en partie sur des pratiques esclavagistes 
  • La fabrication des équipements nécessaires au traitement et à l’échange d’information concentre entre 1/4 et 3/4 des impacts environnementaux de l’économie numérique
  • Globalement, la numérisation généralisée de la société contribue à l’augmentation de la consommation d’électricité dont la production reste, pour la plupart, dépendante des énergies fossiles (charbon, gaz naturel) ou sur la destruction d’écosystèmes (grands barrages)

« […] une rupture majeure est intervenue dans le fonctionnement du capitalisme depuis soixante ans. Durant ce que l’on a appelé les « trente glorieuses », l’enrichissement collectif permis par la hausse continue de la productivité était assez équitablement distribué entre capital et travail, si bien que les rapports d’inégalité demeuraient stables. À partir des années 1980, un ensemble de circonstances, qu’il n’est pas lieu d’analyser ici, a conduit à un décrochage de plus en plus prononcé entre les détenteurs du capital et la masse des citoyens. L’oligarchie accumule revenus et patrimoine à un degré jamais vu depuis un siècle.

Il est essentiel de s’intéresser à la façon concrète dont les hyper-riches utilisent leur argent. Celui-ci n’est plus caché comme au temps de l’austère bourgeoisie protestante décrite par Max Weber : il nourrit au contraire une consommation outrancière de yachts, d’avions privés, de résidences immenses, de bijoux, de montres, de voyages exotiques, d’un fatras clinquant de dilapidation somptuaire. Pourquoi cela est-il un moteur de la crise écologique ?  »

« Prévenir l’aggravation de la crise écologique, et même commencer à restaurer l’environnement, est dans le principe assez simple : il faut que l’humanité réduise son impact sur la biosphère. Y parvenir est également en principe assez simple : cela signifie réduire nos prélèvements de minerais, de bois, d’eau, d’or, de pétrole, etc., et réduire nos rejets de gaz à effet de serre, de déchets chimiques, de matières radioactives, d’emballages, etc. Ce qui signifie réduire la consommation matérielle globale de nos sociétés. Une telle réduction constitue le levier essentiel pour changer la donne écologique.

Qui va réduire sa consommation matérielle ? On estime que 20 à 30 % de la population mondiale consomme 70 à 80 % des ressources tirées chaque année de la biosphère. C’est donc de ces 20 à 30 % que le changement doit venir, c’est-à-dire, pour l’essentiel, des peuples d’Amérique du nord, d’Europe et du Japon. Au sein de ces sociétés surdéveloppées, ce n’est pas aux pauvres, [aux assistés sociaux], aux salariés modestes que l’on va proposer de réduire la consommation matérielle. Mais ce n’est pas non plus seulement les hyper-riches qui doivent opérer cette réduction […] C’est à l’ensemble des classes moyennes occidentales que doit être proposée la réduction de la consommation matérielle.

On voit ici que la question de l’inégalité est centrale : les classes moyennes n’accepteront pas d’aller dans la direction d’une moindre consommation matérielle si perdure la situation actuelle d’inégalité, si le changement nécessaire n’est pas équitablement adopté. Recréer le sentiment de solidarité essentiel pour parvenir à cette réorientation radicale de notre culture suppose évidemment que soit entrepris un resserrement rigoureux des inégalités – ce qui, par ailleurs, transformerait le modèle culturel existant. »

« La proposition de baisse de la consommation matérielle peut sembler provocante dans le bain idéologique dans lequel nous sommes plongés. Mais, aujourd’hui, l’augmentation de la consommation matérielle globale n’est plus associée avec une augmentation du bien-être collectif – elle entraîne au contraire une dégradation de ce bien-être. Une civilisation choisissant la réduction de la consommation matérielle verra par ailleurs s’ouvrir la porte d’autres politiques. Outillée par le transfert de richesses que permettra la réduction des inégalités, elle pourra stimuler les activités humaines socialement utiles et à faible impact écologique. Santé, éducation, transports, énergie, agriculture sont autant de domaines où les besoins sociaux sont grands et les possibilités d’action importantes. Il s’agit de renouveler l’économie par l’idée de l’utilité humaine plutôt que par l’obsession de la production matérielle, de favoriser le lien social plutôt que la satisfaction individuelle. Face à la crise écologique, il nous faut consommer moins pour répartir mieux. Afin de mieux vivre ensemble plutôt que de consommer seuls. »

COMBATTRE LA DÉSINFORMATION POUR COMBATTRE LES CRISES

« Les médias constituent un système qui sert à communiquer des messages et des symboles à la population. Ils ont vocation à distraire, amuser, informer, et à inculquer aux individus des valeurs des croyances et des codes comportementaux qui les intégreront aux structures sociales au sens large. Dans un monde où les richesses sont fortement concentrées et où les intérêts de classe entrent en conflit, accomplir cette intégration nécessite une propagande systématique.

Dans les pays où les leviers du pouvoir sont entre les mains d’une bureaucratie d’État, le monopole des médias vient généralement renforcer une censure tout à fait officielle : ces derniers servent les fins d’une élite dominante sans qu’il soit besoin d’épiloguer.

Il est beaucoup plus difficile d’observer le fonctionnement d’un système de propagande quand les médias sont des entreprises privées et la censure officielle quasi inexistante. À fortiori lorsque ces médias se font activement concurrence, attaquent et dénoncent périodiquement les méfaits des grandes entreprises et du gouvernement et se posent en farouches défenseurs de la liberté d’expression et de l’intérêt général. »

les 5 filtres des médias de masse...

Modèle de propagande ou les filtres médiatiques

FILTRES ÉCONOMIQUES

taille, actionnariat
et orientation lucrative

  • L’objectif premier des entreprises médiatiques : faire du profit
  • Le rôle des journalistes (malgré l’idéal journalistique) s’adapte à la logique de l’entreprise médiatique
  • La concentration des médias et la précarité limite les options pour les journalistes
  • Les propriétaires / gestionnaires imposent des contraintes aux journalistes (temps, orientations, formation, info-spectacle, humeur, human interest et sensationnalisme, etc.)
  • Peu de place pour les alternatives (médias publics, médias communautaires, etc.) ou alors fortement attaquées

publicité

  • Filtre direct : peut restreindre l’information pour éviter de déplaire à un publicitaire
  • Filtre indirect : médias sont structurés pour vendre des audiences à des publicitaires
  • Effets : marginalisation de l’information, dépendance des médias face à la publicité renverse les priorités 
FILTRES médiatiques

Les sources d'information

  • Qui et comment transmet-on l’information aux médias?
  • Rôle prédominant des experts en communication et des relations de presse, des lobbyistes
  • Court-circuitage des journalistes par la publicité ou les médias sociaux

Les contre-feux et autres moyens de pression

  • Capacité de certains groupes organisés d’attaquer un journaliste, une information, un intervenant
  • Discrédit (des journalistes, des scientifiques, des artistes, etc.) ou interdit (de publication, d’information, censure, etc.)
  • Instrumentalisation des journalistes / chroniqueurs pour les contre-feux précédents 
  • Effets indirects : auto-censure, conformisme, discipline et retenue

L'ennemi du peuple : anticommunisme (antisocialisme, anti...)

  • Absence ou très faible espace accordé aux discours d’opposition ou de critique du discours officiel

(pour aller plus loin)

Ce que Chomsky et Herman décrivent à la fin des années 1980 n’a fait que se consolider et s’accélérer avec le déploiement massif des médias sociaux. Ceux-ci ajoutent une couche de complexité et facilitent le foisonnement de médias «alternatifs», certains de grande qualité, d’autres encourageant cette propagande idéologique. De plus en plus actuelle, la question à savoir si cette nouvelle économie médiatique n’est peut-être pas carrément construite sur l’effritement démocratique est toujours pertinente. Avec la pandémie que nous vivons, la politisation accrue des enjeux les plus divers (de la science du climat aux gagnants d’OD) et la fracture de plus en plus manifeste entre les franges les plus mobilisées de la droite et de la gauche ne semblent pas nous mener vers un renversement, à court terme de cet état des choses. Pendant ce temps, le capitalisme semble sortir renforcé des crises que nous vivons… avec les conséquences que cela peut avoir sur notre environnement.

« La « congélation » de l’économie a accéléré le déversement de valeur entre des industries en déclin et une économie de plates-formes en pleine croissance – pour faire image, le passage de l’ingénieur de l’aéronautique au livreur d’Amazon. Or cette économie offre une très faible valeur ajoutée, un médiocre niveau de qualification à la majorité de ceux qui y travaillent, et génère de très faibles gains de productivité. J’ai longtemps pensé que ces caractéristiques allaient déboucher sur une crise structurelle du capitalisme, mais je reconnais aujourd’hui que je me suis trompé.

Les acteurs de cette économie de plate-forme, les GAFA [Google, Apple, Facebook, Amazon], bien plus que l’investissement « vert », captent les rentes du capitalisme financier, le sauvant ainsi de ses errements antérieurs, qui l’avaient conduit du krach des start-up du numérique, en 2000, au krach de l’immobilier, en 2008.[…] Bref, le capitalisme n’est pas du tout en crise, il sort même considérablement renforcé par cette pandémie. »

quels modèles alternatifs ?

les communs

  • Un commun est un espace institutionnel délimité par des règles pratiques élaborées collectivement.
  • C’est un espace à l’intérieur duquel l’usage commun prime sur le droit de propriété.
  • L’usage du commun est soumis à la délibération et à la décision collective.
  • Une fois institué, un commun est inaliénable et inappropriable.
  • Les communs ne peuvent être institués et gouvernés que par la mise en œuvre du principe du commun, c’est-à-dire de la démocratie.
D'après le travail de Lisiane Lomazzi

« La crise écologique n’est pas la seule à affecter le destin des populations du globe et il y aurait même un danger à penser que seule l’urgence climatique devrait appeler une mobilisation générale tandis que les entreprises, les classes dominantes et les États pourraient continuer, comme si de rien n’était, à se battre pour accaparer le maximum de richesse, de pouvoir, de prestige, as usual. […] Le monde ne sera pas protégé par l’établissement d’une sorte de réserve de « biens communs naturels » (terre, eau, air, forêts, etc.) « miraculeusement » préservés de l’expansion indéfinie du capitalisme. Toutes les activités et toutes les régions interagissent. Il ne s’agit donc pas tant de protéger des « biens » fondamentaux pour la survie humaine que de transformer profondément l’économie et la société en renversant le système de normes qui menace très directement l’humanité et la nature. »    

les communs

Le projet qu’esquissent Pierre Dardot et Christian Laval est celui de construire une « politique du commun » et donc de faire du commun le principe de la transformation du social.

Pour y parvenir, il faudra :

    • opposer le droit d’usage à la propriété
    • faire des services publics des institutions du commun
    • instituer l’entreprise commune
    • instituer les communs mondiaux
    • instituer une fédération des communs

Pour ces auteurs, le commun est le principe de l’émancipation du travail et l’association, dans l’économie, doit préparer la société du commun, laquelle permettrait de fonder la « démocratie sociale ».

Écologie politique

« L’écologie politique, dont l’originalité est de se poser à la fois comme rationnelle et idéaliste, insiste sur le caractère inouï de la crise écologique dans la mesure où celle-ci n’est pas causée par une catastrophe naturelle, mais bien par un système économique créé de main d’homme. Le défi écologiste consiste à limiter politiquement l’activité technico-économique au nom de la liberté de tous.

Pour l’écologie politique, un des premiers objectifs anti-productivistes consiste à se dégager du cycle infernal de la démesure technologique et financière. C’est ainsi que plusieurs écologistes proposent les idées de décroissance, d’économie locale ou de souveraineté alimentaire. Nous pensons également qu’il faille entrevoir des modifications du droit de propriété, notamment en ce qui a trait à l’existence des sociétés par actions (corporations), lesquelles jouissent de maints droits et privilèges, mais n’ont que peu de devoirs face à la société. »

« Il faut repenser totalement notre alliance avec la nature et le contrat social entre sociétés (entre le Nord et le Sud), mais aussi à l’intérieur de nos propres sociétés. Et repenser surtout la question de la souveraineté politique. « Le socialisme a échoué. Maintenant le capitalisme est en faillite. So what comes next? » écrit l’historien Eric Hobsbawm, qui précise ainsi sa question : « Nous avons vécu deux tentatives concrètes : l’État à économie planifiée de type soviétique et l’économie totalement libre et incontrôlée de marché capitaliste. » […]

Réfléchir à l’ensemble de ces questions et en débattre librement, tel est l’objet de la Fondation de l’écologie politique en voie de création. Selon ses initiateurs, cet « établissement est envisagé comme un lieu d’expertise, de réflexion, de débat et de proposition susceptible d’alimenter les politiques en quête d’un nouvel horizon ». Les intellectuels engagés dans une réflexion sur la tragédie de l’effondrement des fondamentaux de l’écosystème terrestre, dont l’humanité est elle-même responsable, ne devraient-ils pas s’y impliquer d’urgence ? Quant à celles et ceux qui ont apporté leurs capacités de réflexion à notre revue, ne peuvent-ils pas contribuer à cette entreprise de refondation du politique ? Car le moment est venu de se conformer, me semble-t-il, à l’injonction bien connue, et trop souvent oubliée, de Marx […] selon laquelle il ne s’agit plus seulement de comprendre le monde, mais de le transformer. »

«[…] le développement technologique devrait être orienté de manière à satisfaire nos besoins plutôt qu’à en inventer continuellement de nouveaux. Il faut donc reprendre du socialisme l’idée de diminuer le temps de travail. Il en découlerait plusieurs bienfaits : les besoins de transport diminueraient, la baisse du stress et de la pollution deviendrait le fondement d’une médecine préventive, et nous aurions plus de temps à consacrer à la vie familiale, culturelle, politique et spirituelle. Mais pour ce faire, une réorganisation politique de la société est nécessaire afin de mettre un terme à la mouture social-démocrate du productivisme, qui aspire à ériger la justice sociale au moyen de la surconsommation de masse. »

FIN