Université du Québec à Montréal | École des médias

Fearless girl (Kristen Visbal, 2017)
vs Wall Street Bull (Arturo Di Modica, 1989)
Mannathan, New York

Évolution de la pensée économique

Le mot économie n’a pas toujours eu le sens qu’on lui prête aujourd’hui… d’ailleurs, quel est le sens du mot économie ? À quoi s’intéresse-t-on lorsqu’on parle d’économie ? Comment s’y est on intéressé au fil du temps ?

Cette partie du cours vise à rendre compte de différentes définitions conceptuelles du terme et de présenter les prémisses de la pensée économique contemporaine.

L’économie est une préoccupation de la pensée humaine, sous ses différentes formes, depuis des millénaires. Les questions liées à la production, l’échange, l’usage, la valeur, etc. se retrouvent déjà dans les plus anciennes traces de communications entre les groupes humains. On sait, entre autres, que certains des plus vieux documents écrits encore accessibles (Mésopotamie, -3300) rendent compte de transactions de nature « économique ».

Tablette d’argile datée approximativement entre -3200 et -3000 (Uruk, mésopotamie / irak). Elle aurait servi à comptabiliser des stocks de bière. (British Museum)

De manière plus élaborée, on peut également penser aux travaux du Grec Xénophon qui, inspiré par les dialogues socratiques, s’intéresse à l’art et la manière « d’administrer sagement son bien » dans un ouvrage titré L’ÉconomiqueLa notion d’œconomia est d’ailleurs déjà bien présente dans les textes de Socrate ou Platon, et assez fréquente dans les textes médiévaux. Les utilisations et les significations du terme sont cependant plutôt différentes de celles d’aujourd’hui, et s’étendent à bien d’autres domaines que ceux auxquels on limite généralement la notion d’économie contemporaine.

Xénophon, né en Grèce en -430
(Détail d’une statue située devant le parlement d’Autriche à Vienne)

« Avant que la corporation des économistes n’en monopolise le sens et la portée, le mot “économie” a reçu plusieurs significations des domaines des sciences, des arts et de la vie sociale. On ne saurait donc réduire l’économie aux seuls enjeux d’intendance financière et marchande auxquels on a voulu les cantonner. »

définitions : économie

Lassons de côté, pour l’instant, certaines des définitions possibles afin de nous intéresser aux significations usuelles du mot économie, celles que nous retiendrons principalement dans ce cours. 

Voici trois déclinaisons possibles du mot économie avec lesquelles nous composerons tout au long de la session :

Définition A

Rapport social fondamental entre les humains.

« Ensemble des activités d’une collectivité humaine relatives à la production, à la distribution et à la consommation des richesses. » 

Définition b

Manière dont s’établit ce rapport social.

« Système de coordination des diverses activités productives d’une société. »

Définition c

Science qui étudie les formes et les modalités de ce rapport social.

« Science qui étudie l’activité et le comportement de l’être humain en s’efforçant de satisfaire les nécessités et les principes d’utilisation de ressources limitées. »

Golconde (René Magritte, 1953)

Avant d'aller plus loin, voici une fable qui nous permettra de mieux comprendre la manière dont nous pensons l'économie aujourd'hui...

ECCE HOMO ECONOMICUS

(Voici l’homme économique)

« Il était une fois un Homme qui vivait dans la Rareté. Après beaucoup d’aventures et un long voyage à travers la Science Économique, il rencontra la Société d’Abondance. Ils se marièrent et ils eurent beaucoup de besoins. »

La société de consommation, Jean Baudrillard, 1970

Si les notions économiques et les questions liées aux enjeux de l’économie font partie intégrante de la vie de toutes les sociétés humaines, l’intérêt théorique pour l’économie prend une toute nouvelle forme au courant du XVIIe siècle, les Lumières. C’est à cette époque que se développent les bases de la science économique qui accompagnera le développement de nouvelles formes de partage des richesses, de nouvelles modalités de production d’échange de biens et de services, ainsi que de nouveaux modes de communication. Pour étayer leur pensée, les premiers « économistes » (le terme apparaît un peu après 1750) inventent un modèle d’homme idéal, l’homo economicus, « sujet abstrait, symbole de la rationalité » (Econoclaste) et qui servira de base aux théories dites classique et néo-classique en économie.

HOMO ECONOMICUS

« Ce fossile humain de l’Âge d’Or, né à l’ère moderne de l’heureuse conjonction de la Nature Humaine et des Droits de l’Homme, est doué d’un intense principe de rationalité formelle qui le porte :

  1. À rechercher sans l’ombre d’une hésitation son propre bonheur ;
  2. À donner sa préférence aux objets qui lui donneront le maximum de satisfactions.

Tout le discours, profane ou savant, sur la consommation, est articulé sur cette séquence qui est celle, mythologique, d’un conte : un Homme, “doué” de besoins qui le “portent” vers des objets qui lui “donnent” satisfaction. Comme l’homme n’est jamais satisfait (on lui reproche d’ailleurs), la même histoire recommence indéfiniment, avec l’évidence défunte des vieilles fables. »

La société de consommation, Jean Baudrillard, 1970

L’économique, la science de l’économie, est donc d’abord et avant tout une science humaine qui étudie les rapports entre individus. Comme dans toute science humaine, la manière de réfléchir les objets des sciences économiques dépend de la manière dont les penseurs, les auteurs, définissent le sujet humain : sommes-nous totalement maîtres de nos actions? sommes-nous totalement déterminés par des influences extérieures? où, entre ces deux extrêmes, se situe véritablement le pouvoir d’agir de chaque personne? 

Il est pratiquement impossible de distinguer les rapports économiques des autres types de rapports qui s’établissent en société (pouvoir, séduction, etc.), ce qu’on englobe souvent sous le terme sciences économiques est aussi, généralement, appelé économie politique. C’est sous ce terme que les premiers penseurs de l’économie moderne ont regroupé leurs travaux, même si leurs visions des rapports économiques se sont souvent confrontées.

Le monde dans lequel nous vivons est encore intrinsèquement orienté selon ces conceptions théoriques : les modèles économiques et politiques qui structurent nos sociétés ont été construits autour de ces idées et ces confrontations, sous différents termes, sont toujours présentes ; bref, la société est encore fortement pensée à travers les idées de ces penseurs, et de qu’ils ont insufflées.

Le partage est le problème de l'économie politique

« Les produits de la terre, c’est-à-dire tout ce que l’on retire de sa surface par les efforts combinés du travail, des machines et des capitaux, se partage entre les trois classes suivantes de la communauté : les propriétaires fonciers, les possesseurs des fonds ou des capitaux nécessaires pour la culture de la terre, et les travailleurs qui la cultivent.

Chacune de ces classes aura cependant, selon l’état de la civilisation, une part très différente du produit total de la terre sous les noms de rente, de profits du capital et de salaires ; et cette part dépendra, à chaque époque, de la fertilité des terres, de l’accroissement du capital et de la population, du savoir-faire, l’esprit d’invention, enfin des instruments employés dans l’agriculture.

Déterminer les lois qui gouvernent cette distribution, voilà le principal problème en économie politique. »

penseurs classiques de l'économie capitaliste

L’économie politique suit le développement des systèmes économiques qui s’instaurent au fil du temps. Le système dominant qui fera couler le plus l’encre des économistes est certainement le système capitaliste, dont le développement s’accélère sans cesse à partir du XVIIe siècle. C’est à cette époque que sont posées les bases des sciences économiques, les classiques de l’économie politique, qu’on peut grosso modo classer en deux tendances : les penseurs libéraux et leurs critiques.

Les idées, concepts, théories, lois, représentations, etc., de ces courants libéraux et critiques contribueront activement à établir les orientations économiques et politiques qu’adopteront les gouvernements, les banques, les entreprises, etc., tout au long du XIXe et du XXe siècle. Comme pour toute science humaine, les théories de l’économie politique, forgées à partir de l’étude de certaines réalités particulières, ont contribué à définir notre manière de se représenter le monde, et des outils pour le changer. Les les concepts issus des textes classiques de l’économie sont parmi ceux qui auront le plus d’influence sur le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui : capital, travail, valeur, marché, etc., ces concepts, déclinés en de nombreuses métaphores porteuses (ex. la main invisible du marché), sont omniprésents dans le discours public. Ces mots désignent cependant des choses beaucoup plus complexes que le discours économique souvent très simplifié nous donne à comprendre. Ces mots s’inscrivent dans le vaste champ lexical que nous avons hérité des penseurs de l’économie politique et ont accompagné notre manière de penser le système qui s’est développé parallèlement au développement des théories économiques : le capitalisme.

CC (BY-NC-ND) | 2021 – Philippe-Antoine Lupien | UQAM